A LA UNE CULTURE

La toiture de la chapelle royale de Milot disparu dans le paysage culturel

Dans la nuit du 12 au 13 avril, des intellectuels de l’élite haïtienne, bien confinés devant leur petit écran, laissent l’impression d’être surpris de l’incendie qui a eu raison de la chapelle royale de la commune de Milot dans le Nord d’Haïti.
À une vingtaine de kilomètres de la ville du Cap-Haïtien, ce monument historique et religieux du Royaume du Nord fut construit entre 1810 et 1813. Très tôt dans la matinée du 13 avril 2020, des photos et vidéos de ses flammes furent postées en direct depuis Milot. Elles ont été reprises en boucle sur les réseaux sociaux. Pendant une courte durée, peut-être, dirait-on, les rafales sur le Covid-19 trouvent un compétiteur assez costaud pour occuper le temps médiatique du confinement. Vu les charges symboliques longuement construites autour de ce site exceptionnel, cet événement a provoqué spontanément indignations et révoltes verbales. Loin de toute approche consolante, cet article attire l’attention sur quelques expressions d’énervements et de déplaisirs qui ont agité ce public « patrimwàn » nan pran kou, nou twòp pouryanis, gade yon dezòd, woy !…se moniman ki pi enpòtan an, twòp ti kay konstui nan zòn moniman an, tròp malere abite nan vwazinay moniman an, se yon zak kriminèl, sa a se travay pikèd dife, etc.»
Avec une raison, cette fois-ci, « non d’État », la citoyenneté haïtienne pleure l’incendie d’une partie d’un patrimoine qu’elle s’approprie. Il s’agit d’un élément du Parc national historique – Citadelle, Sans-Souci, Ramiers dont l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO fut effective en 1982 sur les critères IV et VI de la Convention de 1972. Considéré comme la vedette du patrimoine national, ce site est notamment reconnu pour avoir rassemblé les premiers ouvrages construits pas des esclaves ayant conquis leur liberté. Sa protection relève de la loi de 1940 sur la protection patrimoine historique, artistique, naturel et archéologique. Dans un contexte sociohistorique où le patrimoine ne fait même pas partie des demandes sociales et politiques, comment lier ces expressions de saisissements aux mesures de protection qui doivent garantir la transmission de tout patrimoine à la postérité ?
Selon le sens d’une détermination proposée par l’UNESCO, les « paysages culturels » sont tous les paysages qui portent les traces d’une exploitation durable qui vise à garantir la vie de l’homme, et qui continuent à être d’usage (Article 1, Convention de 1972), (Kruger et Ufer, 2012). En termes d’usages sociaux et politiques, en Haïti, ils sont plutôt perçus comme des intrants ou des captifs pour engraisser une industrie touristique familiale et rabougrie. Assez souvent, le politique les mobilise dans des discours sur mesure dans le but de maintenir l’ordre symbolique d’une société qui a suffisamment prouvé son indifférence à la durabilité du patrimoine. Depuis quelques grands gestes de l’État (1930-41, 1950-54), (1980-83) pour réhabiliter le patrimoine historique dans notre paysage mémoriel (Milot, Vertières, Petite-Rivière, Grande-Rivière du Nord, Arcahaie, Fermathe et Champ de Mars), il est difficile d’en citer d’autres qui marquent durablement ce territoire (Veschambres, 2006). Réfléchissant profondément sur cette question, je crois qu’il faut creuser davantage pour localiser les sources d’alimentation du « flottement » haïtien par rapport à son passé. En tout cas, le consentement des nouvelles « élites » pour laisser au gré du temps et à la précarité le sort de tous les biens culturels qui témoigneraient d’un certain passé glorieux de l’être social haïtien a besoin surtout d’être étudié.
Si dans le présent l’incident de la Chapelle de Milot provoque un certain ralliement de toutes les émotions (politiques et savantes), permettez-moi de rappeler que celui de l’ancienne cathédrale de Port-au-Prince survenu dans la matinée du 7 février 1991 en avait suscité davantage Rachel B. Dominique (1991). En attendant l’annonce d’une prochaine mésaventure, l’historiographie des désastres renseigne que le deuil pour le patrimoine est plutôt court en Haïti. En effet, contrairement à David Rieff (2018) qui fait l’éloge de l’oubli, je crois que certains oublis sont plus pesants que certains souvenirs. Quand j’écoute et lis attentivement les premières notes concernant le sinistre, ce matériel est indicatif de barrages ; une sorte de « j’ai tout fait pour éviter cela ». Mais ce qu’on a déjà fait pour garantir la conservation des autres sites fortifiés coloniaux et postcoloniaux sur tout le territoire national au regard des lois haïtiennes est concrètement absent des discours actuels (voir l’Article 1 de la Loi du 23 avril 1940) ainsi que les engagements de l’État par rapport à la Convention de 1972 de l’UNESCO (Voir les articles 3, 4, 5, 6).
Esquisser les patrimoines de demain
De manière prospective, disons plutôt élitaire, à quelle action publique peut-on s’accrocher au présent pour esquisser les patrimoines de demain ? La réponse permettrait, peut-être, de sortir du confort que procure la nostalgie pour un certain patrimoine. Une telle problématique mérite d’être posée par nos contemporains. Quant aux menaces de disparition irréversibles qui pèsent sur les « paysages culturels » haïtiens, faut-il souligner ce qui est engagé comme enjeu identitaire. Les deux premières guerres mondiales témoignent que le plus grand mal qu’on peut faire à une communauté humaine c’est de s’attaquer à son patrimoine. Autrement dit, si les émotions provoquées par les flammes de la chapelle royale de Milot sont citoyennes, donc émotionnelles, les réponses aux périls qui guettent l’avenir des « paysages culturels » haïtiens devraient être politiques.
Conserver et transmettre le patrimoine historique haïtien avec tout ce qu’il comporte comme contradictions se révèle un défi qu’il faut adresser avec le sens du « bien commun ». À noter que des controverses relatives à son appropriation se manifestent assez périodiquement. Bien entendu, si l’on admet qu’aucune œuvre humaine ne fait l’unanimité, est-ce pourquoi le commun des mortels se montre de moins en moins dupe des chants des sirènes d’un « universalisme » trompant (C. Paul et Bien-Aimé, 2017) ? Parce que toute mobilisation « pour ou contre » un patrimoine dans un temps donné répond alors à un besoin d’enracinement, d’attachement à un passé qui nous renvoie à notre histoire, donc à une forme de construction ou de déconstruction de la société́ (Gigot, 2012). Or la fabrication de la citoyenneté haïtienne, fièrement enseignée et médiatisée, fait du déni et du déracinement un culte.
Comme bien d’autres, je déplore l’absence de la coupole de cette remarquable architecture religieuse dans le « paysage culturel » et mémoriel de Milot. Mais peu importe l’origine de cette tragédie, je tiens à signaler que les flammes qui ont surgi rappellent qu’on est déjà à six mois des 200 ans de la mort du bâtisseur, le roi Henry Christophe, alors que ledit agenda commémoratif n’est pas encore connu du public.

Kesler Bien-Aimé, Sociologue-photographe, Enseignant et membre du LADIREP, UEH
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