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Haiti-Actualités: Sò Anne, la disparition d’une femme engagée

La militante politique et chanteuse Anette Auguste alias Sò Anne a rendu l’âme ce 17 avril à l’hôpital des suites d’un cancer courageusement supporté. La dame est connue pour son engagement sans bornes au sein de Fanmi Lavalas, sa passion pour la chanson dont plus d’un dit qu’elle était habitée et surtout l’affirmation de sa foi vodou. C’est le deuxième décès en une semaine dans le secteur de la musique racine.
Evonie Auguste décrit la cousine de son mari comme « Manman lavi », « Manman pèp la », « Erzulie Danthor », « Manman ». « Elle m’a servi de tutrice quand je faisais mes premiers pas au sein du parti politique Fanmi Lavalas. Elle a toujours été mon modèle », explique-t-elle. Sò Anne a été toute sa vie, selon la dame du KNVA, une combattante, elle n’avait jamais eu à se reposer. Sò Anne est partie aux Etats-Unis pour continuer à se battre contre la dictature des Duvalier. Là-bas, elle s’est aussi engagée contre le biais médical qui a associé les Haïtiens comme l’un des propagateurs du sida durant les années 80. Elle s’est battue contre le racisme auquel faisaient face les immigrants haïtiens à l’époque. Rentrée au pays, la prêtresse vodou s’est dédiée corps et âme à Fanmi Lavalas. « Elle n’a pas eu elle-même des ambitions politiques à l’origine ; c’est le peuple qui, connaissant son cœur de maman, qui lui a suggéré de rentrer dans la course pour le poste de sénatrice de la République », précise Evonie.
Sò Anne était incapable de dire non à ceux qui s’en remettaient à sa bienveillance. Il y avait de la nourriture en abondance chez elle à longueur de journée. Elle parlait plus des gens de son péristyle que de ses propres enfants. « Lekòl pa ka peye, moun pou tere… elle était celle que tout le monde appelait quand il y avait un besoin », se rappelle sa belle-cousine.
Pour Evonie, Sò Anne était une vodouisante convaincue. Son émission « Manman Tanbou » sur Tele Ginen les samedis soir était révélatrice de cet attachement. C’était aussi une compositrice dont la chanson engagée est redevable de bien des titres. « Elle a sa touche notamment sur le morceau « Lè l a libere, Ayiti ap bèl o » interprêtée par Farah Juste », conclut la mambo.
Selon Fabienne Denis, Sò Anne était habitée par la chanson. « Quand je regardais son émission le samedi à la maison, je me disais comment une personne puisse être aussi passionnée par ce qu’elle fait. Moi-même, chanteuse également, je m’extasiais devant cette démonstration de passion », confie-t-elle. Fabienne explique plus loin n’avoir pas particulièrement fréquentée la défunte mais que chacune de leurs rencontres s’est révélée chaleureuse. « Elle m’a vu chanter à la Fokal et à la fin elle est venue me dire à l’oreille : “Quand viendras-tu chanter dans mon péristyle ?” ». Quelques années plus tard on s’était croisées aux funérailles de l’ati Max Beauvoir où j’ai chanté ; comme la première fois, elle est venue me demander la même chose. Elle a chanté un peu et j’en étais émerveillée. Une troisième et dernière fois on s’est rencontrées à la Faculté d’ethnologie et elle m’a renouvelé la demande. Je lui ai cette fois promis que j’allais le faire. On a échangé nos coordonnées. Malheureusement entretemps j’étais très engagée à l’étranger et elle très malade. Elle partait à Cuba pour se soigner et aujourd’hui j’apprends sa mort », raconte la chanteuse lyrique toute peinée. Fabienne Denis dit regretter le départ d’une passionnée de la musique en général et aussi de ne pas avoir eu le temps d’honorer sa demande.
Fredo du groupe Kanpèch parle d’une chanteuse infatigable. « On se côtoyait souvent. Je mangeais parfois chez elle. Elle parlait toujours de vodou et de la chanson », témoigne-t-il. Ce qui lui paraissait impensable, c’était la capacité de cette femme à chanter 4 ou 5 heures d’affilée dans son péristyle sans la moindre fatigue ou sans que sa voix soit enrouée. Un super pouvoir que le lead de Kanpèch avoue ne pas posséder.
Erol Josué, DG du Bureau national d’ethnologie, gardera en mémoire une femme conciliante qui se trouve être une de ses fans les plus célèbres. « Elle me désignait comme « Atis pa m nan » ; elle me faisait souvent part de son affection », confie le houngan. Pour le chanteur, ce n’est point une philanthrope du dimanche. C’est ce qu’il appelle une « Manman peyi ». Il se rappelle que la très regrettée s’est construite une réputation solide à New York, notamment en tant qu’artiste mais aussi en tant que vodouisante. Elle a initié plusieurs activités en rapport avec cette religion dans la grande ville qu’elle a rejointe durant la dictature. A son retour en Haïti, Sò Anne s’est engagée activement au sein de Fanmi Lavalas puis de PHTK après quelques années. « C’est une femme selon moi qui priorisait l’humain. Pour servir le peuple qu’elle aime tant, elle était prête à soulever des montagnes », souligne la voix de Gason solid. Erol estime que le couple formé par la chanteuse et Tito qui est lui aussi un pionnier du mouvement racine est des plus compatibles. « A deux, dit-il, ils ont contribué à bonifier le chant vodou en travaillant avec des chorales ». Erol Josué, tout en déplorant ces pertes successives d’êtres humains profonds et entiers comme Wawa, Sò Anne, dépositaires de certaines valeurs qui tendent à manquer dans les générations actuelles, formule le vœu que leur héritage soit perpétué pour servir d’exemple. Il souhaite qu’au-delà du coronavirus, des hommages solennels leur soient rendus.
Ticket formule ses sympathies à l’endroit de la famille de Sò Anne, de toutes ses sœurs et tous ses frères de militance, ses fan, ses protégés. Tous ceux que ce deuil afflige. A Sò Anne, on dit « adieu » et on lui souhaite de continuer à chanter pour les ancêtres et les génies comme elle le faisait quand elle vivait parmi nous !

Chancy Victorin

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